Article publié en octobre 2021 dans Circuit, le magazine de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ).

Forte de ses trois langues nationales, de sa situation géographique à la croisée des grandes voies de communication, et de la présence dans sa capitale du siège des institutions européennes et de grandes organisations internationales, la Belgique est un pays « multilingue » par excellence.

Autour de cet écosystème international gravitent une multitude d’ambassades et de représentations diplomatiques et une myriade de multinationales, de bureaux de consultance, de médias, de fédérations (inter)professionnelles ou de groupes de pression. Cette effervescence a évidemment ses effets multiplicateurs et induits, notamment en matière commerciale et touristique. Bruxelles est l’une des premières villes mondiales de congrès.

Dans ce contexte, est-il utile d’indiquer que la traduction occupe en Belgique une place de choix ?

Une autre statistique devrait suffire à convaincre les ultimes sceptiques : ce petit pays de onze millions d’habitants compte une dizaine de formations universitaires conduisant à l’obtention d’un Master en traduction ou en interprétation, dont cinq se destinent aux étudiants francophones, soit environ une par million d’habitants, ce qui fait de ce pays l’un des plus densément fournis au monde en instituts de formation ! Chaque année, près de cinq cents diplômés en traduction et/ou en interprétation font ainsi leur entrée sur le marché de l’emploi en Belgique – un chiffre qui n’est pas très éloigné de celui de la France, pourtant six fois plus peuplée[1].

« Le français belge n’existe pas »

Mais quelle langue peuvent donc bien parler tous ces Belges ?

Nous limiterons notre propos à la Belgique francophone, la situation du néerlandais (et dans une plus forte mesure encore de l’allemand) étant assez différente. Retenons d’emblée ceci : il n’existe pas – en traduction du moins – de français belge. « Quoi ?! » s’offusquent sans doute déjà nos compatriotes et autres défenseurs des variantes régionales. Attendez…

Bien entendu, nous parlons en Belgique un français qui a ses particularismes, qui diffère d’une hypothétique « norme » et que d’aucuns qualifient de « français de Belgique ». Nous ne nions absolument pas cette réalité. Pour preuve, hier encore, nous soupions avec les bourgmestres de nos villages respectifs, à qui nous affirmions sans complexe connaître une septantaine de belgicismes. Vous savez quoi ?  Nous leur en avons finalement cité nonante endéans les deux heures !

S’il existe ainsi un grand nombre de régionalismes bien établi, il faut reconnaître que les différences entre la variante belge et le français de France restent superficielles et concernent surtout des expressions familières de la langue parlée ou des termes liés au pays et à son organisation (jargon administratif, système judiciaire, législation, etc.). La plupart des régionalismes belges constituent des archaïsmes, des calques de dialectes en voie de disparition ou des emprunts aux langues germaniques voisines.

Dans les universités

En Belgique, dès la première année d’étude à l’université, on apprend aux futurs traducteurs et traductrices à éviter les belgicismes, considérés comme des erreurs (sauf lorsqu’ils sont utilisés sciemment).

Les enseignants n’ourdissent aucun complot et n’entendent aucunement renier leurs origines : il se trouve simplement que les futurs professionnels qu’ils s’évertuent à former seront amenés à traduire non pas uniquement pour leurs compatriotes, mais pour toute la francophonie. Il convient donc de pouvoir (re)connaître les régionalismes et de les éviter afin d’utiliser le français le plus neutre possible. Non pas au nom d’un quelconque élitisme, mais pour pouvoir toucher le plus grand nombre de lecteurs francophones possibles. C’est qu’on retrouve des traducteurs et des interprètes belges francophones dans le monde entier, de New York à Arusha, de Genève à Tokyo.

Le terme de « français neutre » n’est pas anodin, car il convient aussi d’éviter tout français qui serait trop spécifique à… la France, même si la langue pratiquée dans ce pays est considérée comme la « norme ». Ainsi, tout document administratif belge désignant par le mot « maire » la personne qui dirige l’administration d’une ville belge (en lieu et place de « bourgmestre ») ne manquera pas de heurter la sensibilité du lecteur local.

À l’inverse, lorsqu’un traducteur ou une traductrice belge traduira spécifiquement pour le marché français, il lui faudra viser la langue le plus hexagonale possible, car si les Belges ont tellement l’habitude du français de France (qu’ils entendent et lisent chaque jour) que cela ne leur pose généralement aucun problème d’intercompréhension, la réciproque n’est pas vraie : les Français sont davantage déroutés par les variations régionales de la francophonie.

Attention aux malentendus

Même si les cas sont rares, le recours à l’une ou l’autre variante peut même être à l’origine de malentendus : dans la notice d’un médicament, on évitera ainsi d’inviter le patient à ingérer son cachet « pendant le dîner » afin d’éviter toute confusion entre le repas de la mi-journée (en Belgique) et le repas du soir (en France). On privilégiera une formule neutre du type « pendant le repas de midi ». Une erreur de ce type, dans un texte médical, peut avoir des conséquences fâcheuses !

Cette stratégie se rapproche finalement de l’écriture épicène : préserver les équilibres, rester neutre pour garantir la parité (linguistique). Telle est, par exemple, la technique privilégiée par les traducteurs de la Commission européenne lorsqu’ils traduisent en français « européen ». L’équilibre n’est pas toujours facile à trouver. Si nécessaire, le français de France pourra alors l’emporter, du simple fait de la prééminence du centre sur la périphérie.

La théorie du skopos, ultime rempart

En guise de garde-fou, il est de bon ton de se raccrocher au skopos[2], c’est-à-dire à la finalité de la traduction. Celle-ci relève en effet toujours d’un contexte particulier, d’une culture particulière et d’un public cible particulier. Le tout est de se demander à qui se destine le texte et d’adapter sa stratégie en conséquence. Site Web d’une multinationale traduit en 30 langues ? Français neutre (avec des 70 et des 90 écrits en chiffres). Document administratif destiné aux habitants d’une commune de la périphérie bruxelloise ? Variante belge (où on utilisera « maison communale » et surtout pas « mairie »). Lorsqu’on connaît le skopos, la stratégie à adopter relève souvent du simple bon sens.

Pas forcément évident

En théorie, en tout cas ! Car si tout cela est assez évident pour les francophones, ce n’est pas forcément le cas à l’échelle internationale. Combien d’agences de traduction étrangères (américaines, notamment) ne demandent-elles pas une « adaptation » en français de Belgique de documents traduits en français de France ? Alors que dans la grande majorité des cas, ces documents sont très bien comme ils sont, car normalement, les traducteurs ont déjà « naturellement » adapté le document à sa finalité. En tout état de cause, il faut éviter de truffer ces textes de belgicismes pour les rendre plus « belges ». Aucun texte n’est rédigé ou ne devrait l’être de cette façon en Belgique, même par des natifs. Forcer le trait conduirait à coup sûr à décrédibiliser complètement le client, voire à ruiner sa réputation[3].

Dans une publicité belge pour un grand constructeur automobile international, on peut par exemple lire l’expression « Nous bien », où « bien » signifie « oui » par opposition à l’affirmation négative qui précède, là où en français standard, on attendrait « Nous si » ou « Nous oui ».

Rien ne justifie de donner ici une couleur locale belge : il s’agit d’un belgicisme abusif, d’une erreur de rédaction ou de traduction. Si en publicité, particulièrement, les belgicismes peuvent certes comporter des connotations affectives intéressantes, ils sont à manier avec précaution, pour des produits ou des publics de niche :  tous ne sont en effet pas compris ou ressentis de la même manière d’une (sous-)région à l’autre ou d’une génération à l’autre. Et gare aux impairs et aux publicitaires français maladroits qui s’efforceraient de « parler belge » : ils sonneraient faux à tous les coups.

Au-delà de leurs compétences linguistiques, les traducteurs doivent donc aussi – et surtout – être des médiateurs interculturels, qui connaissent leurs marchés sur le bout des doigts, des experts de terrain capables d’orienter aux mieux leurs clients, de les « éduquer », afin que leur communication multilingue soit parfaitement alignée à leurs besoins et à leurs objectifs. Sur ce plan, aucun traducteur professionnel n’échappe à la règle, qu’il soit établi en Belgique ou non. L’évolution du métier ne cessera de mettre ces compétences (médiation interculturelle, conseils linguistiques) en valeur. Il s’agira de les cultiver et de les développer, au même titre que toutes les autres compétences, techn(olog)iques et linguistiques.


Pour aller plus loin

Il existe de très nombreux dictionnaires des belgicismes, de qualité très variable et qui s’appuient souvent sur des états de langue anciens. Pour sa rigueur scientifique, son actualité et la qualité du traitement lexicographique, celui‑ci sort incontestablement du lot :

Francard M. et al., Dictionnaire des belgicismes, 3e édition, De Boeck, novembre 2021. Lien.


[1] Difficile d’obtenir un décompte précis, mais on dénombre dans l’Hexagone une trentaine de formations en traduction, soit trois fois plus qu’en Belgique en termes absolus, mais deux fois moins si l’on compare ce nombre à la population.

[2] Du nom de la célèbre théorie de traduction proposée par les linguistes allemands Hans Vermeer et Katharina Reiß.

[3] À noter que la situation du français québécois est plus complexe, les différences par rapport aux variantes européennes étant plus grandes, notamment en termes de phraséologie, si bien qu’une adaptation vers le « FR-CA » sera souvent justifiée. Un texte rédigé en français de France passera rarement inaperçu au Québec ! Mais laissons les spécialistes s’exprimer sur cette question.

Article cosigné par
Guillaume Deneufbourg
Traducteur littéraire et de presse en profession libérale,
enseignant en traduction à l’Université de Mons, et
Benjamin Heyden
Traducteur-terminologue à la Commission européenne,
membre du Conseil de la langue française
de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Remerciements à Dominique Jonkers pour ses suggestions de forme,
toujours pertinentes, lors de la relecture.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s