Quoi de mieux, pour reprendre du service après la pause estivale, que de vous parler de la traduction… parfaite ? Je pense en effet l’avoir trouvée dans l’œuvre de l’écrivain japonais Akira Mizubayashi, que j’ai découvert avec bonheur cet été. Un homme qui a consacré sa vie à une « langue venue d’ailleurs », pour penser au plus précis et parler au plus juste.

Quiconque s’est déjà intéressé aux théories de la traduction sait que les traductologues se déchirent depuis la nuit des temps sur la question de l’(in)traduisibilité.

Les uns – chantres du célèbre Traduttore, traditore (« Traduire, c’est trahir ») – mettent le doigt sur l’inexistence d’équivalences parfaites entre systèmes linguistiques, arguant par là qu’il est impossible de dire la même chose. Une posture assez proche, finalement, du fameux dogme déjà proclamé par bon nombre de professeurs de lettres, plaidant pour l’inimitable singularité de chaque mot : « les synonymes, ça n’existe pas ! ».

Les autres brandissent en réponse l’incommensurable masse de traductions déjà réalisées, bel et bien réelles, qui prouve par leur existence même que traduire relève bien du possible… Certes, admettent la plupart, la traduction restera une affaire de compromis, la singularité de l’original lui restera à jamais inaccessible, elle ne sera qu’un pis-aller – comme le concevait déjà Joachim du Bellay au XIVe siècle, un « procédé d’imitation créative » –, mais sa réalité n’en devient pas pour autant contestable. Comme l’avançait Claro lors de la Foire du Livre de Bruxelles, « le traducteur relève plus du faussaire que du passeur », en ce sens où il s’efforce de copier le style de l’auteur, d’imiter la voix pour « fabriquer un faux ».

Vaste débat, qui prend par moments tout de même des allures de tempête dans un verre d’eau, puisque tout le monde semble finalement d’accord sur le caractère intrinsèquement imparfait de la production en langue étrangère. Un débat avant tout définitoire, qui dépend de l’exigence de proximité attachée par les uns et les autres au produit fini.

Dans ce contexte, certains me trouveront donc bien effronté d’oser affirmer avoir trouvé la traduction « parfaite ». Et pourtant…

J’ai découvert cet été le dernier livre de l’auteur japonais Akira Mizubayashi, Âme brisée (Gallimard, 2019). J’avais entendu parler de cet écrivain et de cet ouvrage – qui a obtenu le Prix des libraires en 2020 et dont l’action, qui se tient (en partie) à Tokyo dans les années trente, répondait idéalement à mon envie d’évasion littéraire estivale.

Étant de ceux qui ne lisent jamais la quatrième de couverture, je ne compte vous « divulgâcher » (ce québécisme mérite d’être plus utilisé !) l’intrigue et me limiterai à dire qu’il relate l’histoire d’un jeune homme cherchant à ressusciter le violon de son père, réduit en miettes en pleine guerre sino-japonaise.

Ce livre est une petite musique douce, un bijou d’une infinie délicatesse, une pommade apaisante qu’on laisse pénétrer lentement, sur fond de musique classique. Il mérite, à cet égard, d’être découvert.

Mais ce qui a frappé le traducteur que je suis, c’est la symbiose parfaite qui s’en dégage entre son étrangéité – la culture que l’auteur nous laisse explorer avec subtilité pour un délicieux dépaysement –, et l’écriture d’une grande justesse, qui vous glisse sur la peau avec naturel et simplicité. Les deux entrent en résonance de façon assez audacieuse, presque magique. Une écriture sans vaines fioritures ni ménagements excessifs, parfois même un peu trop « propre », mais où chaque mot est sans aucun doute à sa place, après avoir été mûrement pesé et choisi avec à-propos. Une écriture que je qualifierais d’« harmonieuse » – trait que j’associe volontiers à la culture japonaise, que je connais du reste assez peu.

J’ai donc été emporté. À tel point que j’en ai oublié de m’intéresser à qui l’avait traduit. Ce n’est qu’à la fin, alors que je baignais encore dans cette rêverie que connaissent tous les lecteurs après avoir tourné la dernière page d’un livre qui les a marqués, que j’ai songé au confrère ou à la consœur qui était à l’origine de cette merveille.

Mais j’ai eu beau retourner le livre dans tous les sens, je n’ai trouvé le nom d’aucun traducteur. J’ai alors compris : ce petit bijou n’était pas une traduction, mais une œuvre originale. Francophile passionné, Akira Mizubayashi avait verbalisé sa pensée directement en français !

Comment une telle prouesse a-t-elle été possible ?

Akira Mizubayashi entretient avec la langue française une relation hautement inspirante, que je vous invite à découvrir dans un autre ouvrage, Une langue venue d’ailleurs (Gallimard, 2013) – que je me suis empressé d’acheter dans la foulée de ma lecture initiale. Il s’agit du récit autobiographique passionnant de ce Japonais qui a pratiquement remplacé sa langue maternelle par celle dont il est tombé amoureux, dans laquelle il s’est plongé corps et âme. Une langue qu’il s’est mis à vivre, au point de devenir sa demeure intellectuelle permanente. Lorsqu’on sait qu’il n’a appris le français qu’à l’adolescence, la qualité de son expression dépasse tout simplement l’entendement. Au-delà des linguistes, son parcours ne manquera pas d’intéresser tous ceux qui se passionnent pour l’apprentissage des langues.

«Le jour où je me suis emparé de la langue française, dit-il, j’ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. Ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine. J’ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé… Je ne suis donc ni japonais ni français. Je ne cesse finalement de me rendre étranger à moi-même dans les deux langues, en allant et en revenant de l’une à l’autre, pour me sentir toujours décalé, hors de place. Mais, justement, c’est de ce lieu écarté que j’accède à la parole; c’est de ce lieu ou plutôt de ce non-lieu que j’exprime tout mon amour du français, tout mon attachement au japonais. Je suis étranger ici et là et je le demeure.»

Comme le dit Daniel Pennac, dont Akira Mizubayashi est également le traducteur japonais, cet entre-deux dans lequel l’auteur navigue, n’est en rien un « lieu de frustration ». Au contraire, c’est un espace de double étrangéité, qu’il revendique passionnément dans son rapport à l’autre, un terrain où il cultive une recherche permanente de l’exactitude. Une errance entre deux systèmes linguistiques et une quête du mot juste qui parlera sans nul doute aux traductrices et aux traducteurs qui me lisent…

D’ailleurs, que ceux-ci ne se méprennent pas sur mon propos : je suis constamment en contact avec des traductions excellentes, des textes qui m’emportent et qui me semblent répondre à toutes les exigences de fidélité et de qualité d’écriture. Des productions qui me laissent souvent admiratif, dont la qualité dépasse largement tout ce que je ne pourrai jamais produire.

Mais l’œuvre en français d’Akira Mizubayashi m’a par moments donné l’impression d’une dimension supplémentaire, d’une autre épaisseur de l’ordre de l’insaisissable, capable de combler la perte inhérente au transfert linguistique que j’évoquais en introduction. On sent le texte « habité », incarné par l’exigence intellectuelle d’un homme qui a voué sa vie à une autre langue, pour penser au plus précis et parler au plus juste. Le texte français est en harmonie avec la culture étrangère, son prolongement naturel. Et à ce titre, peut-être la traduction parfaite de la voix, de la pensée profonde de l’auteur.

À découvrir.

Âme brisée, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2019, 256 p. – Prix des libraires 2020 – réédition Gallimard, coll. « Folio », n° 6941, 2021, 272 p.

Une langue venue d’ailleurs, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », préface de Daniel Pennac, 2011, 268 p. – Prix littéraire richelieu de la francophonie 2013, Prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises 2011

Interview d’Akira Mizubayashi par tv5 Monde :

http://www.tv5monde.com/lechoixdufrancais/#Akira_Mizubayashi

2 thoughts on “La traduction parfaite

  1. Bonjour ! J’ai découvert cet auteur grâce à notre super prof de littérature comparée (Master traduction littéraire) et votre article me donne vraiment de découvrir comment cette symbiose entre “étrangéité” et naturel de la plume se glissent dans (ou entre) les lignes ! (la quête du Graal pour les traducteurs.trices 🙂 sur certains textes) Merci pour ce partage.

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